Palix | illustrations | BD | bandes dessinées | dessins

Flux RSS Palix | Flux RSS dessins

Coaltar et coaltarer | Paru dans L’avenir de Luxembourg | Actu24

Coaltar et coaltarer | illustrations Palix



Revenons un peu sur le coaltar. Parce que, après en avoir parlé la semaine dernière, j’en ai appris une bien bonne à son sujet. Enfin, au sujet de sa famille… Car le coaltar a de la famille, oui… Une petite…
Moi, je vous ai montré le mot à l’œuvre, en situation, dans l’expression être dans le coaltar, expression imagée signifiant : être dans l’embarras, être hébété. Être empêtré de soi-même, en soi-même ; comme si un goudron lourd, épais, visqueux – le coaltar, littéralement « goudron de houille » – nous enveloppait, nous couvrait. L’expression est d’autant plus forte, saisissante, efficace que le coaltar est noir. Et on a vu qu’elle avait d’ailleurs pour synonyme être dans le schwartz. Coaltar emprunte à l’anglais ; schwartz, à l’allemand. (On voit par là que la langue, elle, ne s’embarrasse pas des frontières.)
Et une lectrice bien intentionnée m’a appris l’existence du verbe coaltarer, un verbe qui survit en Nouvelle-Calédonie dans l’expression se faire coaltarer (par les gendarmes). Expression qui signifie, vous l’aurez compris : se faire arrêter et verbaliser. Se voir infliger une amende, pour défaut de conduite, pour avoir contrevenu au code, à telle ou telle obligation.
Coaltarer, c’était au sens propre, si j’ose dire, enduire de coaltar quelque matériau pour le conserver. On l’utilisait, évidemment, beaucoup en construction marine, pour prévenir la pourriture des bois. Et comme il y avait toujours du coaltar de réserve sur les bateaux, pour les interventions d’urgence, les réparations à faire en cours de route, les hommes d’équipage qui ne sont pas des anges, qui peuvent être cruels – on le voit aussi bien dans « L’Albatros » de Baudelaire que dans la comptine « Il était un petit navire » – les hommes d’équipage, donc, en firent un instrument de supplice.
Le matelot qui avait failli était puni sur le champ. Et la punition, c’était l’enduction de coaltar. (Enfin, c’était une des punitions !… Parce que, dès qu’il s’agit de châtier, d’humilier son prochain, l’homme non seulement a vite fait de trouver un prétexte, mais il n’est jamais non plus à cours d’imagination…)
Coaltarer a donc pris le sens de punir, d’infamer, de déshonnorer. Coaltarer, c’était en somme faire subir le supplice du goudron et des plumes si cher aux « Lucky Luke » de Morris et Goscinny – mais sans les plumes !
Et pourquoi alors le mot a-t-il survécu en Nouvelle-Calédonie ? Pour une raison historique. Durant le Deuxième Guerre mondiale, la Nouvelle-Calédonie a servi de base arrière à l’armé américaine, dans la bataille du Pacifique. De porte-avions… Mais il a fallu aménager en hâte des pistes. Goudronner. Eux l’ont dit avec leur mot. Et coaltar et coaltarer sont restés.
Mais pourquoi est-il resté au-delà de son sens concret ? A-t-il repris le sens de punir, d’être puni dans l’expression se faire coaltarer par les gendarmes. Et même – je l’ai découvert dans le « Dictionnaire historique des argots français » de Gaston Esnault, là-bas il signifie aussi, plus modérément : rabrouer.
Est-ce parce que l’île a connu bien des gens de mers ? Et a servi de lieu de déportation, de bannissement aux condamnés de la Commune de Paris ?

Par Zapf DINGBATS

Illustration : Palix
Paru dans L’avenir de Luxembourg | Actu24

24 mar 2010 | Matière à dispute |

© 2010 - Palix | illustrations | BD | bandes dessinées | dessins